Conte
Toutes les femmes qui l'avaient connu furent assassinées. Quel saccage du jardin de la beauté! Sous le sabre, elles le bénirent. Il n'en commanda point de nouvelles. − Les femmes réapparurent.
Il tua tous ceux qui le suivaient, après la chasse ou les libations. − Tous le suivaient.
Il s'amusa à égorger les bêtes de luxe. Il fit flamber les palais. Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces. −La foule, les toits d'or, les belles bêtes existaient encore.
Peut-on s'extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté! Le peuple ne murmura pas. Personne n'offrit le concours de ses vues.
Un soir il galopait fièrement. Un Génie apparut, d'une beauté ineffable, inavouable même. De sa physionomie et de son maintien ressortait la promesse d'un amour multiple et complexe! d'un bonheur indicible, insupportable même! Le Prince et le Génie s'anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n'auraient-ils pas pu en mourir? Ensemble donc ils moururent.
Mais ce Prince décéda, dans son palais, à un âge ordinaire. Le prince était le Génie. Le Génie était le Prince.
La musique savante manque à notre désir.
Voici le commentaire réalisé collectivement
par les Premières L1 de l'Iroise à Brest
I- UN CONTE PARODIQUE :
A- RESSEMBLANCES AVEC UN CONTE
= Rimbaud ici reprend des éléments caractéristiques du conte : cf le
titre, la structure narrative, le temps des verbes, le champ lexical du merveilleux, les personnages caractéristiques, la morale finale...
- DEBUT : La construction syntaxique des premières phrases fait penser au début des contes, au « il était une fois ». (Hoël)
- THEMES : Le champ lexical de la féérie est présent dans ce poème. On y trouve des personnages comme un prince (1, 17) ou un Génie, caractéristique des contes de fées, celui-ci exauce les voeux et il est généralement représenté sortant d'une lampe magique. Ici le Prince fait peut-être le voeu d'aimer comme le montre « la promesse d'un amour multiple et complexe », le voeu d'être heureux, de connaître « un bonheur indicible », et pour finir le voeu d'être à son tour Génie, réalisé lors du chiasme des lignes 16-17. (Marion)
- MERVEILLEUX : Dans ce monde féérique, les femmes se transforment en fleurs grâce à la métaphore du « jardin de la beauté » 6 (fanny)
- MYTHE : On peut rapprocher l'histoire du mythe de Narcisse, un homme d'une beauté incroyable, qui un jour repoussa et insulta violemment une femme muette qui était folle amoureuse de lui. Elle se vengea en inventant un stratagème pour qu'il voie son reflet. Lors d'une promenade à cheval, il s'arrêta près d'une fontaine. Il s'y trouva tellement beau qu'il se dit qu'il ne pouvait vivre sans cet homme et se suicida. Les ressemblances avec le Poème sont frappantes : ils font tous les deux mal à une 'ou des) femme(s), , ils font une ballade à cheval où ils rencontrent une incarnation de la beauté dans les deux cas masculine, ils finissent par se suicider et on apprend que l'incarnation n'était en fait qu'eux-mêmes. (Hoel)
B- DIFFÉRENCES AVEC UN CONTE
= Rimbaud ici détourne les éléments habituels du conte : cf les personnages négatifs, le dénouement
malheureux, l'immoralité de l'histoire...
- PERSONNAGES DECALES : Rimbaud pousse à l'extrême l'image d'un Prince qui serait un
antihéros de conte, un tyran s'extasiant dans la violence et le luxe. On peut trouver un côté enfantin à ce Prince capricieux à qui personne ne dit jamais non, qui semble en vouloir toujours
plus. Lorsqu'il se lasse d'une barbarie, il passe à une autre, comme en témoignent les énumérations d'actes violents de la ligne 6 à 10 et la répétition du verbe « vouloir » aux lignes
3-4. L'ironie rimbaldienne touche aussi la soumission du Peuple gouverné par ce Prince. Tous semblent en adoration devant leur souverain, comme en témoignent les femmes condamnées qui « sous
le sabre (...) le bénirent » (6-7) et l'affirmation de la ligne 8 selon laquelle « tous le suivaient ». (Marianne)
- SENS INVERSE : Les contes de fées mettent souvent en scène des princes et princesses, heureux pour la vie, ayant beaucoup d'enfants et vivant de luxe, d'amour et d'ornements. Ici Rimbaud fait le blâme de ce genre de conte : le prince a plusieurs femmes et il semble insatisfait, il les soupçonne de « pouvoir mieux que cette complaisance agrémentée de ciel et de luxe » (2-3). Le Prince finit par assassiner « toutes les femmes qui l'avaient connu » (6), « tous ceux qui le suivaient » (8), il égorge « les bêtes de luxe » (9) et fait « flamber les palais » (9). De la ligne 5 à la ligne 10, le rythme est d'ailleurs saccadé comme si le poème nous faisait ressentir l'essoufflement du prince qui se bat, assassine, brûle. On a presque l'impression qu'il s'agit d'un conte de fées modernisé et purement rimbaldien, un conte de fées qui ne prône pas l'amour fidèle et éternel, mais « l'amour multiple et complexe ». (Marion)
II- L'EXPRESSION DES DÉSIRS DU POETE
A- RIMBAUD EXPRIME ICI SA QUÊTE DE NOUVEAUTÉ
= un désir de « changer la vie » qui passe par la destruction des anciennes valeurs, par la violence
- DESTRUCTION : Rimbaud veut effacer ce vieux monde qui l'entoure. Il célèbre la violence à travers les mots « égorger » (9), « tuer » (10), « destruction » (11) et « cruauté » (11) et dans son désir de liberté il s'acharne contre le monde et ses richesses, le « luxe » (3), les « bêtes de luxe » (9), les « jardins de la beauté » (6), les « palais » (9). (Anthéa)
A la ligne 8, une allitération en s fait penser au sifflement des balles pendant une guerre. (Morgane)
- IMMORALITÉ : Le goût de Rimbaud pour ce qui est immoral se manifeste. La barbarie semble ici un réel plaisir. Les termes évoquant la destruction, le carnage, (« assassinées », « saccage », « se ruait sur les gens et les taillait en pièces », « destruction », « cruauté ») sont assimilés à ceux évoquant le plaisir, la satisfaction (« s'amusa », « beauté », « s'extasier », « rajeunir »). Les deux champs lexicaux se suivent, s'entremêlent, jusqu'à se confondre. Cela donne lieu à l'oxymore « générosités vulgaires » ou au paradoxe « s'amusait à égorger ». (Marine)
- RÉVOLUTION : Le Génie pourrait être une allégorie de la Révolution, avec la promesse d'un monde juste, et « d'un amour multiple et complexe » (14), qui mourrait alors avec le Prince, et ce dans le but d'un monde meilleur. (Tifenn)
B- RIMBAUD EXPRIME ICI SA QUÊTE D'AMOUR
= « l'amour est à réinventer », disait-il, et cela passe par le refus des relations conventionnelles, l'ivresse des sens et la fusion avec l'autre
- ESPOIRS : Au début, le Prince espérait « d'étonnantes révolutions de l'amour » (2), puis l'amour se mêle à la haine comme une alchimie d'amour et de cruauté, comme si
l'auteur racontait une déception amoureuse vécue par lui. (Agathe)
- FUSION AMOUREUSE : Le chiasme « le Prince était le Génie, le Génie était le Prince » peut suggérer leur complémentarité et leur amour sans faille, qui fait d'eux en quelque sorte une seule et même personne. ((Tiphaine)
Cette fusion amoureuse est renforcée aux lignes 13-14 par 2 allitérations en N (« génie », « ineffable », « inavouable », « bonheur »...) et M (« physionomie », « maintien », « promesse », « amour », « multiple »...), deux sonorités proches qui se mêlent l'une à l'autre tout comme le Prince et le Génie. (Marine)
- HISTOIRE D'A. QUI FINIT MAL : La fin de l'histoire aux lignes 15-16 pourrait renvoyer au dénouement de la relation entre Rimbaud et Verlaine, au coup de pistolet qui mit fin dans la violence à leur amour. (Paul)
La dernière phrase « La musique savante manque à notre désir » peut faire penser à Verlaine qui prônait la musicalité de la poésie. Cette phrase voudrait donc dire que Verlaine lui manque depuis leur rupture. (Emmanuelle)
III- UN POEME SUR LA VOYANCE
A- RIMBAUD RACONTE ICI UNE EXPÉRIENCE DE LA VOYANCE
= il met en oeuvre cette poésie nouvelle qu'il appelait de ses voeux et dont on retrouve de nombreux éléments caractéristiques
- VOIR : Tout comme le poète Rimbaud, le Génie veut « voir » (ligne 3). (Marine)
A la ligne 3,dans « il voulait voir la vérité », l'allitération en V insiste sur le désir de la voyance. (Yann)
Le champ lexical de la Voyance apparaît avec les mots « vues » (12), « apparut » (13), « prévoyait » (2), « voir » (3), « réapparurent » (7) (Fanny)
- REFUS ET ESPOIR: De surcroît, on retrouve le refus des règles classiques, des traditions, désignées par « l'aberration de piété » 4. Le bonheur de la Voyance est évoqué par « heure du désir et de la satisfaction essentiels. » 3-4. (Paul)
- ILLUMINATION : La lumière est connotée dans « flamber » à la ligne 9 ou dans les « toits d'or » à la ligne 10. (Marc)
- JE EST UN AUTRE : « «On retrouve l'affirmation « Je est un autre », sorte de slogan de la Voyance à travers l'expression : « Le prince était le Génie. Le Génie était le Prince. » (Emmanuelle)
- THEMES CARACTÉRISTIQUES : Parmi les éléments caractéristiques de la Voyance chez Rimbaud, il y a cette idée de mouvement en spirale et de fusion, qui même si elle n'est pas ici celle du feu et de l'eau se réalise par la rencontre du Prince et du Génie. Le Génie peut d'ailleurs faire penser à cet être sortant de sa lampe et laissant derrière lui une spirale de fumée magique et on a l'impression ici de 2 êtres isolés du monde, l'un tournant autour de l'autre afin de trouver l'alchimie parfaite.. Tous les deux vivent d'ailleurs une fusion corporelle, ils deviennent totalement dépendants et ne forment plus qu'un dans le chiasme de la ligne 15, et à l'instant où le coeur de l'un cesse de battre, celui de l'autre aussi. (Yohann)
B- RIMBAUD MONTRE ICI L'ÉCHEC DE LA VOYANCE :
= la réalité dont on veut s'échapper à chaque fois réapparaît, le Prince des Poètes finit par mourir, le poème s'achève sur l'expression d'une déception
- INUTILITE DE L'IMAGINAIRE : « Aucune des actions du Prince n'est efficace. Chaque fois que ce dernier tente de « changer la vie » comme le voulait Rimbaud, cela
redevient comme avant : « les femmes réapparurent » (7), « existaient encore » (10) » (Emmanuelle)
Le Prince a beau tuer, piller, saccager, tout réapparaît immédiatement : « les femmes réaaparurent » 7, « la foule, les toits d'or, les belles bêtes existaient encore » 10, « tous le suivaient » 8. Rimbaud semble dire qu'il en a assez de chercher à créer une poésie nouvelle, chose difficile puisqu'à chaque fois tout ce qu'il produit est effacé par le retour de la réalité. (Marine)
- MUSIQUE PERDUE : Dans la dernière phrase, il regrette la « musique savante », la musique des mots, celle qu'il aime tant , celle à laquelle Verlaine l'avait initié.(Marine)
- RENONCEMENT A LA POESIE : Le Prince mourant, ne serait-ce pas Rimbaud, avec déjà des idées d'abandon de la poésie, de mort littéraire ? (Yohann)
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